La Colline des Croix en Lituanie est l’un des lieux de pèlerinage les plus singuliers et les plus émouvants d’Europe. Trois collines basses au milieu de la plaine – les restes du château de terre médiéval de Jurgaičiai ou Domantai –, où, après les insurrections anti-russes avortées de 1831 puis de 1863, les familles commencèrent à ériger des croix pour leurs proches dont elles n’avaient pu récupérer ni enterrer les corps.
L’érection des croix s’inscrit dans une ancienne tradition balte, plus précisément lituanienne, appelée kryždirbystė, l’art de la fabrication et de l’érection des croix domestiques. Après un décès, une guérison ou l’accomplissement d’un vœu, on dressait une croix près de la maison. Lorsqu’elle était dédiée à un mort ou à une personne disparue à la guerre – ou lorsqu’un arbre était planté en sa mémoire –, on y apportait certains jours des fleurs, du pain et des bougies. L’arbre ou la croix équivalente devenait ainsi un mémorial vivant, maintenant la mémoire du disparu.
Dans les pays baltes, certains lieux – collines, arbres, carrefours, rives de rivières, lisières de forêts – ne sont pas seulement des lieux de mémoire, mais aussi des archives stratifiées où le passé subsiste comme un dépôt spatial.
Pendant l’occupation soviétique, on érigeait aussi de telles croix à la mémoire des déportés. Lorsque les autorités les enlevaient – en connaissant parfaitement leur signification –, les familles ou les habitants du village les remettaient en place, souvent sous des formes modifiées, de sorte que la mémoire ne devenait pas répétition mais stratification.
Une forme fréquente de mémoire interdite était aussi le « parler au vent », lorsque les survivants exprimaient à haute voix leurs souvenirs dans les champs ou les forêts. Cette pratique est également essentielle pour comprendre la Colline des Croix, où les habitants évoquent souvent le vent qui souffle entre les croix et « prononce des noms ».
La mémoire historique rurale lituanienne ne construit pas de monuments immuables, mais accomplit des actes de mémoire, rejouant sans cesse le passé.
À l’époque soviétique, ce passé – marqué par des symboles antisoviétiques rappelant les crimes du régime – était jugé gênant et donc interdit. La Colline des Croix fut rasée au bulldozer à trois reprises, et des rumeurs évoquaient même un projet d’inondation du site. Mais chaque fois, les habitants revenaient – au mépris des autorités et au risque de l’emprisonnement – pour réinstaller leurs croix, créant de nouvelles constellations, jusqu’à ce que le lieu devienne un symbole de résistance nationale silencieuse et de liberté religieuse, puis, après 1990, de renaissance.
En ce sens, la colline ressemble au mémorial spontané de la place Szabadság à Budapest, qui oppose lui aussi la mémoire individuelle et les pertes des familles à la mémoire officielle imposée par l’État – tout aussi chaotique et tout aussi indestructible, car toujours reconstructible après chaque effacement.
La tradition du kryždirbystė remonte à l’époque préchrétienne, lorsque les Lituaniens n’érigeaient pas de croix chrétiennes, mais des « arbres de vie » devant leurs maisons. Leurs motifs survivent encore aujourd’hui dans les croix populaires : le disque solaire, les formes végétales stylisées, ainsi que la forme même de la croix comme arbre de vie, dont l’axe est enraciné dans la terre et couronné dans le ciel, reliant ainsi le monde inférieur et le monde supérieur. Les oiseaux de l’âme se posant sur l’arbre, les lignes ondulées et spirales indiquant les cycles du temps, le flux de l’eau et de la vie, le mouvement du destin : tout cela est encore présent. Aujourd’hui, cette tradition figure sur la liste de l’UNESCO du patrimoine culturel immatériel comme une pratique ininterrompue d’art populaire, de religion et de vie sociale.
« La Colline des Croix n’est pas un lieu de mort, mais un lieu de mémoire obstinée. Ce n’est ni un cimetière ni simplement une collection de symboles religieux. C’est plutôt un espace où la mémoire refuse d’obéir à l’histoire.
L’histoire lituanienne du XXe siècle a appris que la mémoire ne peut rester un phénomène purement intérieur. Ce que l’on cherche à effacer revient souvent dans les objets. Ici, la croix n’est pas seulement un signe de foi, mais aussi l’affirmation que quelque chose n’a pas disparu, même lorsqu’il était interdit.
À l’époque soviétique, la colline fut plusieurs fois rasée. Mais après chaque destruction, de nouvelles croix réapparaissaient. Ce n’était pas seulement de l’entêtement, mais une autre logique de l’histoire : la mémoire n’est pas linéaire, elle revient.
Le pouvoir cherche toujours l’ordre dans l’espace. La Colline des Croix en est l’inverse : un ordre désordonné. Une structure impossible à centraliser, car chaque croix est une histoire distincte et aucune ne remplace l’autre.
C’est pourquoi ce lieu n’est pas un « monument » au sens habituel. C’est plutôt un processus : un espace où la mémoire individuelle s’accumule sans jamais devenir un récit unique.
Le silence qui y règne n’est pas un vide. Le silence est lui-même une forme de langage. Il ne nie pas l’histoire, mais la dépasse.
Et peut-être l’essentiel : la Colline des Croix n’est pas la clôture du passé, mais la preuve que le passé ne peut être définitivement clos. Chaque nouvelle croix est une nouvelle phrase dans ce même texte inachevé. »
Beaucoup de descriptions occidentales commencent ainsi : « lieu mystique », « miracle de pèlerinage d’Europe de l’Est », « curiosité religieuse unique ».
C’est une mauvaise lecture. Là où le contenu réel est un ensemble de mémoire politique, de résistance et de religiosité populaire, le regard occidental voit une « spiritualité exotique ». Le monument des traumatismes historiques, de l’affirmation identitaire et de la résistance civile est interprété comme une « attraction religieuse singulière ».
Une autre approche fréquente présente le lieu comme un choc visuel, une forêt de la mort, une horreur esthétique. La résistance politique devient décor atmosphérique, la mémoire personnelle un spectacle sombre.
La logique muséale occidentale l’envisage également comme une exposition, une installation statique, alors qu’il s’agit en réalité d’un champ de mémoire chaotique, en croissance continue, sans composition ni forme finale.
Une lecture romantique plus subtile y voit l’« Europe ancienne », une « spiritualité perdue », une « tradition populaire intemporelle ». Mais cela efface le traumatisme des XIXe et XXe siècles et rend intemporel ce qui est profondément historique.
Ou encore plus romantiquement : « C’est comme une forêt, avec des prières sculptées dans le bois. »
Un visiteur lituanien dirait simplement : « Nous avons apporté une croix pour mon père. Rien de spécial. Elle est là parmi les autres. »
À première vue, la quantité immense de crucifix et de figures du Christ peut sembler écrasante. Mais si l’on prend le temps de parcourir le lieu en observant les détails, on découvre une esthétique particulière.
À première vue, la quantité massive de crucifix et de corpus peut sembler écrasante. Mais si l’on prend le temps de parcourir le lieu et de se concentrer sur les détails, on découvre peu à peu une esthétique très particulière.
D’une part, il y a l’esthétique un peu gauche des objets populaires et de leurs assemblages surréalistes — une esthétique également saluée par Rimbaud — qui génère une abondante dose d’humour involontaire.
D’autre part, il y a l’esthétique de l’abondance, de l’excès et de la répétition sans fin — ou, selon Eco, « la vertige de la liste » — qui rappelle l’accumulation infinie des cabinets de curiosités ; comme si les dizaines de milliers de croix étaient autant de cris de plainte individuels témoignant de l’infinité de la misère humaine ; ou comme si, selon un modèle soufi, des dizaines de milliers de noms tentaient d’encercler l’unique Nom de Dieu, indicible.
Il est également important de noter la coexistence des objets grands et petits : les petites croix accrochées aux grands crucifix, encore et encore réduites en taille, jusqu’à devenir au pied des croix une masse en décomposition — comme si l’on zoomait dans un fractal où, quelle que soit la profondeur, le même motif se répète.
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Oi, kalne, akmens ir vėjo,
Nebuvo čia kryžių, nebuvo ženklų,
Dabar stovi medžiai be šaknų,
Vėjas vaikšto tarp jų kaip dvasia,
Oi, kas sudėjo akmenį ant akmens,
Žemė neprisimena geležies,
Ir aš klausausi — kalnas tyli,
Oi, Kryžių kalne, svetimų ženklų kalne,
Oi, žmogau, tu, kuris statei ženklus,
Tu atėjai su geležimi ir malda,
Ir aš, kalnas, nesipriešinau tavo rankoms,
Kryžiai tavo stovėjo ant mano kūno,
Aš leidau jiems augti tarp savo akmenų,
Oi, žmogau, tavo vardai nesunaikino mano tylos,
Vėjas vis dar vaikšto tarp mūsų šakų,
Aš nebe skiriu seno ir naujo,
Oi, Kryžių kalne, sakau sau, |
Oh montagne, montagne de pierre et de vent,
Il n’y avait ici ni croix ni signes,
Maintenant se dressent des arbres sans racines,
Le vent passe entre eux comme une âme,
Oh, qui a posé pierre sur pierre,
La terre ne se souvient pas du fer,
Je me tais — la montagne se tait,
Oh Mont des Croix, montagne de signes étrangers,
Oh homme, toi qui as dressé des signes,
Tu es venu avec le fer et la prière, et la terre
Et moi, la montagne, je n’ai pas résisté à ta main,
Tes croix se tiennent sur mon corps,
Je les ai laissées pousser entre mes pierres,
Oh homme, tes noms n’ont pas détruit mon silence,
Le vent continue de passer entre les arbres,
Je ne sépare pas l’ancien du nouveau,
Oh Mont des Croix, je me dis à moi-même, |
Oi toli toli mano (Oh, loin, très loin). Chant populaire lituanien, interprété par Elzė Griškevičiūtė

















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