Le port des tours à vent

Nous voyageons de Kerman vers le golfe Persique, jusqu’au port de Bandar Abbas, en traversant de hautes montagnes arides parsemées de kaluts secs. Des barrages routiers apparaissent à chaque tournant : de jeunes miliciens Basij en vestes en cuir noir marquées POLICE nous arrêtent, inspectent le bus et vérifient qui est à l’intérieur. Avec fierté adolescente, ils exhibent leur nouvel uniforme et leur autorité avant de nous faire signe de passer.

Les stations-service sur le bord de la route ont été transformées en nids de mitrailleuses improvisés ; nous ne pouvons même pas entrer pour utiliser les toilettes. D’après un brin de conversation à un poste de contrôle, nous apprenons que, quelque part au Kurdistan, des manifestants auraient pris le contrôle de deux petites villes, chassant la police et les forces Basij. C’est apparemment ce qu’on essaie d’empêcher ici. Nous ne pouvons rien vérifier : le gouvernement a ralenti Internet à l’échelle nationale au point qu’envoyer même un court message texte semble plus difficile que de graver des caractères cunéiformes dans la pierre, à la manière du roi Darius.

Depuis le port de Bandar-e Pol, nous traversons l’île de Qeshm, car c’est le seul endroit où les ferries peuvent embarquer des bus. Le trafic passager se fait surtout soixante kilomètres plus à l’est, entre les ports plus huppés de Bandar Abbas et Qeshm ; c’est là que nous reviendrons sans le bus, puisque de Bandar Abbas nous prendrons l’avion pour Chiraz.

laft1laft1laft1laft1laft1laft1

Bandar-e Pol est un port à l’allure industrielle, avec des bateaux de pêche et des pétroliers. Depuis Bandar Abbas, ce sont surtout des touristes (nationaux) qui traversent ; ici ce sont principalement des habitants locaux et les billets sont moins chers. C’est ici que nous voyons pour la première fois le masque féminin qui encadre les yeux et couvre le nez, le boregheh, sur lequel j’écrirai séparément.

laft2laft2laft2laft2laft2laft2laft2laft2

Les ferries sont toujours suivis par des nuées de mouettes, probablement en espérant attraper des poissons remués dans leur sillage. Les habitants les nourrissent aussi, lançant des morceaux de pain dans les airs et applaudissant les plus habiles à attraper leur butin.

laft3laft3laft3laft3laft3laft3laft3laft3

Nous atteignons le port de Laft sur l’île peu avant le crépuscule. Timing parfait : admirer le coucher du soleil sur la mer depuis la colline au-dessus du village est un rituel local. Les gens sont déjà assis sur les marches disposées comme dans un théâtre grec — remplissant le même but : vivre une épiphanie de la nature. À côté des marches, des portes ouvertes sur le vide ont été installées comme cadres photo romantiques.

laft4laft4laft4laft4laft4laft4laft4laft4laft4laft4laft4laft4laft4laft4laft4laft4laft4laft4laft4laft4laft4laft4

Mais à Laft, ce n’est pas le coucher de soleil qui attire tous les regards, ce sont les tours à vent, qui ajoutent naturellement à l’ambiance des photos de coucher de soleil. Le village a conservé plus de 150 tours à vent : elles servent de refroidissement passif naturel pour les maisons, et chacune est décorée différemment. C’est pourquoi la ville est appelée بندر بادگیرها bandar-e bâdgirhâ, « le Port des Tours à Vent ».

laft5laft5laft5laft5laft5laft5laft5laft5laft5laft5laft5laft5laft5laft5laft5laft5

C’est la marée basse, ce qui ici, sur cette côte peu profonde, signifie que l’eau se retire loin, laissant de larges étendues de boue où les vieux bateaux de pêche se balancent d’un côté à l’autre. Le ciel s’embrase au-dessus des mangroves côtières et de la rive omanaise lointaine, à peine visible, de l’autre côté du golfe Persique.

laft6laft6laft6laft6laft6laft6laft6laft6

Je veux envoyer cette photo chez moi, mais ça ne passe pas. Avec la prochaine vague de manifestations, Internet a été coupé dans tout l’Iran et ne reviendra pas tant que nous serons ici.

Add comment