Quel est le caractère chinois le plus complexe ? La question elle-même demande déjà une précision : qu’entend-on par « complexe » ? Dans le monde de l’écriture chinoise, cela renvoie le plus souvent au nombre de traits. Depuis la normalisation de l’écriture sous la dynastie Qin (IIIᵉ siècle av. J.-C.), les caractères sont tracés au pinceau, chaque trait étant exécuté de haut en bas et de gauche à droite, le pinceau étant levé entre chaque mouvement. Les dictionnaires chinois classent traditionnellement les caractères selon leur nombre de traits.
Les caractères chinois dérivent à l’origine de dessins : gravés d’abord sur des os oraculaires et des bronzes, puis tracés à l’encre. Parmi ces pictogrammes — appelés 象形字 xiàngxíngzì, « caractères imitatifs » — celui qui comporte le plus de traits est la tortue : 龜 guī, représentée ainsi :
Ce caractère possède aussi une forme simplifiée, 龟, introduite officiellement lors de la réforme de l’écriture en Chine populaire dans les années 1950, bien que des variantes cursives existaient déjà à l’époque Ming. Ce n’est pas un hasard si la forme originelle, plus complexe, a été conservée si longtemps. Dans la pensée chinoise traditionnelle, la tortue symbolise la structure du monde : sa carapace supérieure représente le ciel, la partie inférieure la terre. Elle incarne la stabilité cosmique et la longévité, et c’est pourquoi on la retrouve souvent à la base des stèles funéraires. Les premières inscriptions chinoises ayant été gravées sur des carapaces de tortue, celle-ci est aussi devenue gardienne de l’écriture, de la mémoire et du savoir.
Parmi les caractères complexes, celui qui détient le record du nombre de traits — quarante-huit — est 龘 dá, composé de trois dragons superposés, signifiant « les dragons s’élancent ensemble ». Bien qu’il fasse partie du corpus classique, il est aujourd’hui surtout perçu comme une prouesse calligraphique.
Pourtant, le véritable roi des caractères chinois est un signe dont le statut même de caractère a longtemps été discuté, parfois considéré davantage comme un jeu graphique que comme un idéogramme à part entière : le caractère désignant les fameuses nouilles du Shaanxi, originaires de l’ancienne capitale Chang’an (Xi’an) : 𰻝 biáng.
Dans l’écriture chinoise, les nouilles sont généralement représentées par un caractère composé : un radical indiquant la nourriture (食 / 饣 ou 麥 / 麦) et un élément phonétique suggérant la prononciation, comme dans 饺 jiǎo pour les raviolis ou 麵 miàn pour les nouilles. Le caractère biáng, en revanche, est un cas à part : une véritable mosaïque graphique, une sorte de marmite visuelle où tous les ingrédients sont réunis.
Selon la légende, ce caractère serait né lorsqu’un étudiant fauché, incapable de payer ses nouilles, promit au restaurateur illettré d’écrire le nom du plat. Il composa alors ce caractère extravagant, impressionnant au point que le tenancier en resta bouche bée.
L’admiration vient du fait que ce signe n’est ni un pictogramme classique ni un idéogramme composé : c’est une véritable mise en scène graphique. Chaque élément évoque un aspect des nouilles : leur largeur, leur longueur, le pétrissage, l’étirement, le claquement sonore du « biáng » lorsqu’on les frappe sur la table, la cuisson, la générosité du plat. Il existe des dizaines de variantes, comptant de 58 à plus de 70 traits, chacune accompagnée de sa propre comptine mnémotechnique. Toutes reposent sur le radical du « pied », comme pour dire : « Va jusqu’à Xi’an pour les manger. »
Aujourd’hui, nul besoin d’aller jusqu’à Xi’an pour les déguster : à Budapest, dans le quartier d’Oktogon, le restaurant Biang Bistro les prépare selon la tradition, pétries et étirées à la main par des cuisiniers venus du nord-ouest de la Chine. S’y rendre le premier jour de l’année porterait chance pour les douze mois à venir. Et même un autre jour, on en ressort comblé — qui sait, peut-être qu’en sachant écrire le caractère 𰻝, on vous offrira même le repas.
Les ingrédients recouvrent encore les nouilles…











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