Bains de Tbilissi

Tbilissi est, pour ainsi dire, née dans le bain. On raconte que vers 458, le roi Vakhtang Gorgassali chassait sur les rives du Mtkvari/Kura lorsqu’il aperçut un faisan s’envoler de l’autre côté du fleuve. Il lâcha son faucon, qui se précipita sur l’oiseau et tous deux tombèrent à l’eau. En traversant le fleuve, le roi vit que les deux flottait dans un bassin d’eau chaude – déjà « cuits » pour ainsi dire. Vakhtang y vit un signe divin et décida de transférer sa résidence depuis le palais de Mtskheta, qu’il laissa au clergé géorgien.

L’histoire est encore aujourd’hui rappelée de façon spectaculaire par la statue équestre du roi Vakhtang Gorgassali sur la rive gauche, sur la colline de l’église de Metekhi, au moment précis où il libère son faucon, ainsi que par la petite statue du faisan, toujours saisi par le faucon même dans la mort, sur la rive opposée, au bord d’un petit bassin. Et, bien sûr, par les grands bains thermaux de style persan à dômes de brique qui se dressent derrière la statue de l’oiseau. 

La légende résume toutefois un processus beaucoup plus long de manière élégante. Des bains sulfureux d’eau chaude existaient déjà au Ier siècle avant J.-C. à l’emplacement de la ville actuelle. Selon des voyageurs comme Marco Polo et Ibn Hawqal, au XIIIe siècle, il y en avait soixante-cinq. Les nombreux sièges de la ville – Tbilissi a été détruite vingt-six fois en mille cinq cents ans – ont également affecté les bains, mais, comme la ville, ils ont été reconstruits à chaque fois. Aujourd’hui, une dizaine fonctionne encore sous la forteresse,  à Abanotubani, le quartier musulman des bains, à la lisière de l’ancien bazar. Après l’invasion perse de 1795, les aristocrates Orbeliani les ont reconstruits dans le style hammam persan : plan carré, coupoles en briques avec puits de lumière, semi-enterrés pour exploiter les sources sulfureuses souterraines sans devoir pomper l’eau en surface.

Mosaïque de l’époque soviétique dans l’un des bains persans d’Abanotubani

Les bains servaient avant tout à la vie sociale plutôt qu’à l’hygiène. Les habitants de Tbilissi et les marchands étrangers s’y rencontraient pour des réunions familiales, des affaires ou des fêtes. Les futures belles-mères pouvaient observer les futures mariées sans voile. Les voyageurs pouvaient même y passer la nuit avant de reprendre leur route le lendemain.

L’importance des bains dans la vie quotidienne se voit dans le fait que les auteurs géorgiens en parlent très peu. Ce sont les étrangers qui s’émerveillent. Comme Alexandre Dumas, qui visita la Géorgie en 1858 à l’invitation de ses admirateurs aristocrates russes et géorgiens. Dans son volumineux récit de voyage, Le Caucase, il consacre tout le chapitre XLI aux bains de Tbilissi, qui le fascinèrent profondément.

Et même si Dumas donne une description très vivante, nous possédons également des images réelles de peu après. Dmitri Jermakov, l’un des premiers photographes du Caucase, y a aussi photographié les bains.

L’immense fonds photographique de Jermakov, comprenant des dizaines de milliers d’images, est diffusé parcimonieusement par le musée d’État de Tbilissi. Lorsque j’ai écrit à son sujet il y a quinze ans, j’avais intégré dans mon article tout le matériel alors disponible sur les sites géorgiens et russes. Depuis, il s’est enrichi. Jusqu’alors, on ne connaissait qu’une seule photo du massage traditionnel pratiqué dans les bains de Tbilissi. Des sites russes ont récemment publié une série de dix-huit clichés, dont celui-là n’était qu’un élément. Cette série montre clairement que Jermakov ne cherchait pas seulement l’exotique – même si la vente de ses photos comme cartes postales constituait une source de revenus importante – mais voulait documenter avec un regard anthropologique un monde dont il entrevoyait déjà la disparition imminente.

Dumas commence son récit avec une bonne base, mentionnant que le nom de Tbilissi vient du géorgien tbili, qui signifie « chaud », et que son nom complet originel était Tbili Khalaki, c’est-à-dire « Fort Chaud ». Il est intéressant de noter, ajoute-t-il, qu’il existe aussi une ville thermale en Boème, appelée Teplice, dont le nom vient probablement du latin tepidus, signifiant chaud.

Dumas ne devait pas encore connaître la théorie de la famille des langues indo-européennes, qui fait remonter des mots comme Teplice, тёплый, tepidus et similaires à la racine proto-indo-européenne *teplos, et qui considère pure coïncidence que cela ressemble à la racine proto-kartvélienne *t’bil, dont dérive le géorgien tbili.

« Les deux exécuteurs me couchèrent sur un des lits en bois, en ayant le soin de me passer un tampon mouillé sous la tête, et me firent allonger lesjambes l'une contre l'autre et le bras le long du corps. Alors, chacun d'eux me prit un bras et commença de m'en faire craquer les articulations. Le craquement commença aux épaules et finit aux dernières phalanges des doigts. Puis, des bras, ils passèrent aux jambes. Quand les jambes eurent craqué, ce fut le tour de la nuque, puis des vertèbres du dos, puis des reins. Cet exercice, qui semblait devoir amener une dislocation complète, se faisait tout naturellement, non seulement sans douleur, mais même avec une certaine volupté. Mes articulations, qui n'ont jamais dit un mot, semblaient craqué toute leur vie. Il me semblait qu'on aurait pu me plier comme une serviette, et me placer entre les deux planches d'une armoire, et que je ne me serais pas plaint. »

« Cette première partie du massage terminée, mes deux baigneurs me retournèrent, et, tandis que l'un me tirait les bras de toute sa force, l'autre se mit à me danser sur le dos, laissant de temps en temps glisser sur mon râble, - ma foi, je ne trouve pas d'autre expression, - ses pieds qui retombaient avec bruit sur la planche. »

Cet homme, qui pouvait peser cent vingt livres, chose étrange, me paraissait léger comme un papillon. Il remontait sur mon dos, il en descendait, il y remontait, et tout cela formait une chaîne de sensations qui menaient à unincroyable bien-être. Je respirais comme je n'avais jamais respiré ; mes muscles, au lieu d'être fatigués, avaient acquis ou semblaient avoir acquis une incroyable énergie : j'aurais parié lever le Caucase à bras tendu. »

« Alors, mes deux baigneurs se mirent à me claquer, du plat de la main, les reins, les épaules, les flancs, les cuisses, les mollets, etc. J'étais devenu une espèce d'instrument dont ils jouaient un air, et cet air me paraissait bien autrement agréable que tous les airs de Guillaume Tell et de Robert le Diable. D'ailleurs, cet air avait un grand avantage sur ceux des deux estimables opéras que je viens de citer : c'est que, moi qui n'ai jamais pu chanter un couplet de Malbrouk sans détonner dix fois, je suivais leur air en battant la mesure avec ma tête et sans m'écarter un instant du ton. J'étais exactement dans l'état de l'homme qui rêve, qui est assez éveillé pour savoir qu'il rêve, mais qui, trouvant son rêve agréable, fait tous ses efforts pour ne pas se réveiller tout à fait. »

« Enfin, à mon grand regret, l'affaire du massage fut terminée, et l'on passa à la dernière période, à celle du savonnage. Un des deux hommes me prit par-dessous les bras et m'assit sur mon derrière, comme fait Arlequin à Pierrot quand il croit l'avoir tué. Pendant ce temps, l'autre chaussait sa main d'un gant de crin et me frottait tout le corps, tandis que le premier, puisant depleins seaux d'eau dans la cuve à quarante degrés, me les jetait à toute volée par les reins et sur la nuque. Tout à coup l'homme au gant, trouvant que l'eau ordinaire ne suffisait plus, prit un sac ; je vis aussitôt ce sac s'enfler et suer une mousse savonneuse dans laquelle je me trouvai enseveli. A part les yeux qui me piquèrent un peu, je n'ai jamais éprouvé plus douce sensation que celle produite par cette mousse me ruisselant sur le corps. »

« Comment Paris, cette ville des délices sensuelles, n'a-t-elle pas de bains persans ? Comment un spéculateur ne fait-il pas venir deux baigneurs de Tiflis ? Il y aurait là, bien certainement une philanthropique idée à accomplir, et, chose bien autrement déterminante, une fortune à faire. »

« Tout couvert d'une mousse tiède et blanche comme du lait, légère et fluide comme de l'air, je me laissai conduire au bassin, où je descendis avec une attraction aussi irrésistible que s'il eût été peuplé des nymphes qui enlevèrent Hylas. On en avait fait autant à chacun de mes compagnons, mais je ne m'étais occupé que de moi. Ce ne fut que dans la cuve que je semblai me réveiller et que je me remis, non sans quelque répugnance, en contact avec les objets extérieurs. Nous restâmes cinq minutes, à peu près, dans les cuves et nous sortîmes. De longs draps parfaitement blancs avaient été étendus sur les lits du vestibule, dont l'air froid nous saisit d'abord, mais pour nous donner une nouvelle sensation de bien-être. Nous nous couchâmes sur ces lits, et l'on nous apporta des pipes. »

« Je comprends que l'on fume en Orient, là où le tabac est un parfum, là où la fumée passe à travers une eau embaumée et à travers des tuyaux d'ambre ; mais notre caporal dans une pipe de terre, mais notre faux cigare de la Havane qui vient d'Alger ou de Belgique, et que l'on chique au moins autant qu'on le fume... pouah ! Nous eûmes le choix entre le khalian, la chibouque et le houka, et chacun, à sa fantaisie, se fit Turc, Persan ou Hindou. »

« Alors, pour que rien ne manquât à la soirée, un des baigneurs prit une espèce de guitare à un pied, tournant sur ce pied, de sorte que ce sont les cordes qui cherchent l'archet et non l'archet qui cherche les cordes, et il se mit à jouer un air plaintif servant d'accompagnement à des vers de Saadi. Cette mélodie nous berça si bien et si doucement, que nos yeux se fermèrent, que le khalian, la chibouque et le houka nous échappèrent des mains, et, ma foi, que nous nous endormîmes. »


Kayhan Kalhor: Improvisation en mode Shustari au kamanché, accompagné au tombak par Navid Afghah. Téhéran, 2020

« Pendant les six semaines que je restai à Tiflis, j'allai tous les deux jours aux bains persans. »

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