Gubbio est la plus belle ville médiévale d’Italie. Si la vue depuis le jardin Montefeltro, sur le flanc du Monte Ingino, au-dessus du palais communal, ne vous convainc pas, il ne vous reste plus qu’à croire les panneaux aux portes de la ville, qui proclament exactement la même chose – en italien. Et après tout, il doit bien y avoir un fond de vérité.
Gubbio est peut-être familier au lecteur hongrois pour deux raisons. La première est l’histoire du loup converti, qui – comme le raconte le Codex Jókai, le premier livre rédigé en hongrois vers 1440 – devint d’une grande douceur pour saint François. La seconde est celle du père Séverinus et des portes des morts, inscrite durablement dans la conscience littéraire hongroise grâce au roman culte d’Antal Szerb, paru en 1937, Le voyageur et le clair de lune.
Les portes des morts sont évoquées par le docteur Ellesley à Foligno, où le protagoniste du roman, Mihály, est en convalescence :
« Vous savez, avant de venir travailler dans cet hôpital, j’étais médecin municipal à Gubbio. Un jour, on m’a appelé auprès d’une patiente qui semblait souffrir d’un grave trouble nerveux. Elle habitait Via dei Consoli, une rue entièrement médiévale, dans une vieille maison sombre. C’était une jeune femme, ni originaire de Gubbio ni italienne. Je ne sais même pas quelle était sa nationalité, mais elle parlait très bien anglais. Elle était très belle. Les propriétaires de la maison disaient que cette locataire, installée chez eux en pension, était tourmentée depuis quelque temps par des hallucinations. Son obsession était que la porte des morts n’était pas fermée la nuit. »
« Comment ça ? »
« La porte des morts. Vous devez savoir que ces maisons médiévales de Gubbio ont deux portes. Une porte ordinaire pour les vivants et, à côté, une autre, plus étroite, pour les morts. On n’ouvre cette dernière que lorsque l’on sort le cercueil de la maison. Ensuite, on la mure à nouveau afin que le défunt ne puisse pas revenir. Car on sait que les morts ne peuvent revenir que par la même porte par laquelle ils sont partis. Cette porte n’est même pas au niveau de la rue, mais environ un mètre plus haut, pour que le cercueil puisse être remis aux personnes qui attendent dehors. La dame dont je parle habitait une telle maison. Une nuit, elle s’est réveillée et a vu la porte des morts s’ouvrir, et quelqu’un qu’elle avait beaucoup aimé, mort depuis longtemps, entrer par là. Et à partir de ce moment-là, le défunt revenait chaque nuit. »
Mihály se rend alors à Gubbio pour rencontrer ce mort et ceux qui l’ont aimé.
« En sortant de la cathédrale, il tourna dans la Via dei Consoli. “C’est la rue dont parlait Ellesley”, pensa-t-il. En vérité, on pourrait croire bien des choses à propos de cette rue. On pourrait imaginer, dans ses maisons médiévales noires, anciennes, austères, pauvres et pourtant pleines de dignité, des habitants qui, depuis des siècles, ne vivent plus que du souvenir de leur passé plus glorieux, de pain et d’eau…
Et, de fait, dès la troisième maison se trouvait la porte des morts. À côté de la porte ordinaire, à un mètre au-dessus du sol, une étroite ouverture gothique murée. Presque chaque maison de la Via dei Consoli en possède une. Il n’y a rien d’autre dans toute la rue, et surtout pas âme qui vive. »
En se promenant le long de la Via dei Consoli, on peut encore voir les portes des morts. On les reconnaît à leurs arcs gothiques étroits et élevés, ainsi qu’au fait que la maçonnerie des ouvertures murées diffère des élégants blocs de pierre de la maison. Elles sont le plus souvent comblées avec des matériaux plus modestes : briques, gravats ou pierres grossières. Beaucoup d’entre elles ont cependant été rouvertes comme fenêtres ou comme portes. Après tout, puisque l’on ne meurt plus chez soi, la seule personne chargée de tenir l’âme revenue à distance est le médecin de garde à l’hôpital.
Toutefois, le plus beau et le plus atmosphérique parcours de « procession » des portes des morts ne se trouve pas sur la Via dei Consoli, mais dans la ruelle de la Via dei Galeotti, située derrière elle et dominée par les façades arrière des bâtiments de la rue principale. Libérée de la solennité de l’axe principal, la ruelle serpente librement, se resserre et s’élargit, monte et descend, selon la volonté des façades, des encorbellements et des portes. Une multitude d’arches la franchissent d’un côté à l’autre, comme lorsque les propriétaires médiévaux ressentaient le besoin d’ouvrir un passage vers leur jardin situé de l’autre côté, ou de relier leur maison à celle d’une voisine qu’ils avaient épousée en raison de l’excellente situation de sa parcelle. En raison des nombreuses reconstructions, moins de portes des morts sont restées intactes ici que du côté de la rue principale. Mais ces quelques-unes s’ouvrent sur une ruelle si intime que — surtout lorsque les lumières du soir s’allument — un fantôme cherchant à réintégrer son ancienne demeure peut apparaître à tout moment.
Mais sérieusement : les portes des morts étaient-elles réellement destinées à empêcher l’esprit du défunt de revenir dans son ancienne demeure ? Nous savons que, dans certaines sociétés archaïques, l’âme du mort erre pendant un certain temps — quelques semaines, quarante jours — aspirant à la vie et, si nécessaire, la prenant aux vivants ; elle est donc nuisible, et l’on doit s’en protéger de diverses manières. Dans l’Italie antique, toutefois, nous ne connaissons pas une telle conception ni des rites visant à tenir les morts à distance. En revanche, nous connaissons un autre type de porte des morts — et même une porte double pour les morts et pour les vivants — qui aurait dû venir à l’esprit d’Antal Szerb s’il avait logiquement examiné tout ce qu’il écrivait sur le culte de la mort chez les Étrusques dans la troisième partie de son brillant ouvrage.
Les portes des morts ne sont pas connues seulement à Gubbio, mais aussi dans une zone plus vaste : l’Ombrie, la Toscane, les Marches, le nord du Latium — c’est-à-dire précisément la région où vécurent autrefois les Étrusques, avant de se fondre progressivement dans la population latinisée en lui transmettant leur culture. On peut donc supposer que la porte des morts est une tradition étrusque. Dans les nécropoles étrusques, les tombes possédaient souvent elles aussi une porte double : une véritable pour les vivants qui apportaient le sarcophage et les offrandes funéraires, et une fausse porte peinte ou sculptée pour les morts qui, en tant qu’esprits, y passaient glorieusement vers l’au-delà.
Les fausses portes sont souvent flanquées de gardiens ailés munis de torches ou de marteaux. Les inscriptions les appellent Charun. Ils sont les équivalents étrusques du mythique passeur grec Charon. Toutefois, ils ne transportent pas les âmes à travers le fleuve Léthé, mais ouvrent la porte à coups de marteau devant la procession solennelle qui accompagne le défunt — ou qu’il mène lui-même à cheval — comme on le voit sur les sarcophages étrusques.
Les portes étrusques des morts ne sont donc pas des sorties de la maison des vivants pour le défunt désormais considéré comme persona non grata. Au contraire : ce sont des entrées festives pour le mort exalté dans un monde transcendant, considéré comme supérieur à celui-ci. Elles ne veulent pas empêcher le retour du mort, mais exalter son entrée et barrer le passage aux vivants qui ne sont pas encore dignes d’y entrer.
Avec la disparition du culte étrusque des morts et de leurs tombes rupestres, la double entrée a elle aussi disparu. Mais il semble que les successeurs des Étrusques aient jugé si importante la porte cérémonielle pour le passage du mort vers l’au-delà qu’ils l’ont désormais reproduite sur leurs propres maisons. Cette nouvelle porte assuma à la fois la fonction physique de faire sortir le cercueil et, par la suite, la fonction superstitieuse d’empêcher le retour du mort.
Cependant, nous disposons d’une source médiévale importante, le deuxième chapitre des Fioretti de sainte Claire d’Assise, dans lequel, lorsque Claire décide de rejoindre secrètement l’ordre de saint François, elle quitte la maison familiale par la porte des morts. Ainsi, d’une part, elle meurt pour sa vie antérieure, pour sa famille et pour ce monde, mais d’autre part, elle passe à une vie supérieure, tout comme les morts étrusques, telle était en effet la fonction originelle de la porte des morts.
Et cela donne un contexte plus large à une « porte des morts » sur laquelle j’ai écrit récemment. Il s’agit d’un retable réalisé à Gubbio en 1418, dont les deux protagonistes sont saint Antoine l’Ermite et saint Laurent, mais dont les scènes montrent le contraste entre ce monde comme une terre désolée tourmentée par le mal et la bonne mort comme porte vers une vie transcendantale supérieure. Et le retable lui-même est aussi une porte, puisque la fonction de ces ensembles d’autels italiens du début de la Renaissance, composés de plusieurs icônes, tout comme celle de leurs prédécesseurs, les iconostases byzantines également composées de plusieurs icônes, est précisément de témoigner, comme des portes closes, de la réalité transcendante qui se trouve de l’autre côté, destinée à être expérimentée par ceux qui y passeront en temps voulu. Le citoyen de Gubbio érigea l’autel et le décora de ses armoiries, tout comme leurs prédécesseurs étrusques avaient érigé les portes des morts.
Benedetto Bonfigli : Totila s’empare de Pérouse, 1454, détail. Galleria Nazionale dell’Umbria























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