Le rituel de la zurkhaneh

Dans le article précédent, nous avons vu toutes sortes de personnages étranges dans la voûte d'entrée du bain de Ganjali Khân, mais le plus étrange est peut-être ce double Hercule, qui double même le nombre de ses massues. Qui est-il, qui sont-ils ?

Ce sont des pehlevâns, des héros de la zurkhâneh.

Mais qu’est-ce exactement qu’une zurkhaneh ?

 La zurkhaneh est un grand bâtiment voûté, caché à l’intérieur du quartier. Pas exactement dans le centre-ville, mais plutôt dans une rue secondaire. Pourtant, son dôme se voit de loin, comme ici à Yazd, et quatre tours à vent se dressent à côté pour rafraîchir l’air chauffé pendant les entraînements et le réservoir d’eau sous la salle de pratique.

La porte de la zurkhaneh est toujours basse, obligeant quiconque entre à s’incliner. L’aire de pratique circulaire ou octogonale, le goud, est encastrée à environ un mètre sous le niveau du sol, en partie pour signifier l’humilité et en partie pour créer un « autre monde » rituel. Entrer dans la zurkhaneh est une descente à la fois physique et spirituelle.

Les pehlevâns sautent dans l’aire de pratique, s’inclinent, touchent le sol avec leurs doigts et embrassent leurs bouts de doigts. Ils se détendent, forment un cercle et commencent leurs exercices d’échauffement.

Le héros n’est pas celui qui montre sa force :
le héros est celui qui incline la tête.

Pahlavân ân nist ke zur âvarad
Pahlavān ân ast ke sar forud ârad

پهلوان آن نیست که زور آورد
پهلوان آن است که سر فرود آرد

– chante le morshed depuis la plateforme.

Dans la zurkhaneh, les hommes se déplacent en cercle. Ils ne se font pas face comme dans une palestre grecque ou une tekke ottomane : l’entraînement du corps n’est pas une compétition, mais une cohésion communautaire. En descendant dans le goud, des hommes de classes sociales différentes deviennent égaux.

L’égalité et la camaraderie sont au cœur de la zurkhaneh depuis le début. Elle a émergé des futuwwâ—divers groupes urbains, guildes, religieux et parfois bandits—lorsque les Safavides, qui unifièrent la Perse en 1501 après des siècles de fragmentation, ont voulu canaliser et intégrer ces cultures urbaines de la force au service de l’État.

Sur une plateforme surélevée au-dessus du goud se trouve le morshed. Son titre provient des maîtres des ordres soufis, soulignant les racines soufies et gnostiques de la zurkhaneh. Mais ce n’est pas un « coach » au sens habituel : comme les maîtres soufis des rituels, il chante des rimes et des poèmes persans classiques sur les enseignements moraux et les exploits de grands héros—Rustam, Ali—au rythme du zarb, le tambour, pendant que les pehlevâns exécutent leurs exercices.

Pour les pehlevâns, Rustam, le héros du Livre des Rois, et Ali, gendre de Muhammad et le « chevalier sans faute » de l’Islam, sont les exemples à suivre. Rustam symbolise la force, Ali la discipline de la force. Leurs images sont souvent accrochées aux murs de la zurkhaneh : Rustam terrassant le lion avec son épée dégainée, et Ali avec son épée au fourreau, un lion à ses pieds—comme celui qui dompte et discipline le lion intérieur. Une grande partie du chant du morshed tourne autour de ce thème : le véritable usage de la force réside dans l’autodiscipline.

Rustam et le lion. Fresque au salon de thé Âzadi, Téhéran

Ali et ses fils, Hasan et Husayn, les imams. Estampe, milieu du XXe siècle

Aide-nous, Ali, Lion de Dieu,
aide-nous, Ali, l’Élu.

Yâ Ali madad, shir-e Khodâ
Yâ Ali madad, Mortazâ

یا علی مدد، شیر خدا
یا علی مدد، مرتضی

– avec cette rime, le morshed commence la séance.

Après l’échauffement, les participants entrent un par un au centre du cercle et tournent autour de celui-ci. Ce n’est ni une danse, ni une extase — il s’agit de dissoudre l’ego, puis de revenir dans le cercle, à la manière du rituel des derviches tourneurs. Cela se répète plusieurs fois pendant les exercices.

Après l’échauffement et les rotations, vient l’exercice emblématique de force de la zurkhâneh : l’entraînement avec les deux mil (massues en bois). Cela renforce les bras et les épaules et développe l’endurance. Il doit être réalisé avec calme et discipline, souvent accompagné du chant du morshed :

La force est au service,
pas pour dominer

zur barâye khedmat ast,
na barâye hokumat

زور برای خدمت است، نه برای حکومت

L’exercice le plus difficile est le kabbadeh, lever et abaisser l’arc de fer. Le mouvement est lent et précis. Celui qui cherche à frimer s’effondre. Symboliquement, cela rappelle l’exploit héroïque d’Ali en 628, lorsqu’il souleva la porte en métal de Khaybar assiégée, l’utilisant comme bouclier puis comme pont pour son armée.

Ali souleva la porte de Khaybar,
non par la force, mais par la foi

Dar Khaybar Ali dar-râ kand
na bâ zur, ke bâ imân kand

در خیبر علی در را کند
نه با زور، که با ایمان کند

De chaque côté du goud se trouvent des bancs pour les spectateurs. La zurkhaneh est, après tout, un spectacle assez privé : destiné aux proches et aux amis. Ils amènent souvent de jeunes connaissances féminines pour qu’elles puissent observer de près la physique des jeunes hommes célibataires du quartier.

Et grâce à des contacts, même les étrangers peuvent accéder au public restreint de la zurkhaneh, comme nous l’avons fait.

À la fin des exercices, les pehlevâns quittent tranquillement le lieu, se penchant à nouveau à la porte. La vraie épreuve commence dehors : au marché, au sein de la famille, dans la justice.

La zurkhaneh est souvent attribuée à l’époque sassanide ou même achéménide — mais il s’agit plutôt d’un mythe que d’une histoire exacte. Ce qui est sassanide dans la zurkhaneh, c’est la figure du pehlevân : un zoroastrien chargé de protéger l’ashâ, l’ordre cosmique, de protéger les faibles, de servir le pouvoir plutôt que de le posséder. Rustam incarne ce principe. Le morshed évoque cet ethos à travers la narration épique, à l’image des bardes mentionnés dans le précédent article.

La plus ancienne description de la tradition de la zurkhaneh, qui s’est pleinement développée à l’époque safavide, provient du voyageur européen Jean Chardin. Il passa une longue période en Perse en 1666 en tant que bijoutier, puis quatre années (1673–1676) à la cour du Shah Abbas I à Ispahan, fournissant des récits détaillés. Dans le livre 2, chapitre 12 de sa description de la Perse (« Sur les exercices physiques et jeux des Perses »), il écrit :

La lutte est une pratique pour les classes inférieures de la société, généralement pour les pauvres. L’endroit où ils luttent s’appelle Zour Kone, ce qui signifie Maison de la Force. On trouve de tels lieux dans chaque maison noble, surtout dans les cours des gouverneurs provinciaux pour entraîner leurs hommes. De plus, chaque ville possède des équipes de lutte pour les démonstrations publiques.

Les lutteurs sont appelés Pehelvon, ce qui signifie courageux et intrépide. Leur pratique se fait pour le divertissement du public, car — comme je l’ai dit — il s’agit essentiellement d’une performance. Voici comment cela se déroule : ils se dénudent au minimum, portant seulement des chaussures en cuir très ajustées, huilées et graissées, et une ceinture en toile autour de la taille, également huilée. Cela empêche l’adversaire de saisir : si touché, la main glisse et la force est perdue.

Lorsque les deux lutteurs apparaissent sur le sable plat, un petit tambour — qui résonne tout au long du combat pour les échauffer — signale le début. D’abord, ils effectuent de nombreux gestes et mouvements vantards, puis promettent un combat équitable par une poignée de main. Ils frappent les hanches, les cuisses et les fesses au rythme du tambour, se serrent la main à nouveau, et répètent cela trois fois. Cette interlude semble destinée aux dames et leur permet de reprendre leur souffle.

Enfin, ils se verrouillent avec un cri fort, s’efforçant de toutes leurs forces de faire tomber l’adversaire. La victoire n’est reconnue que lorsqu’un lutteur est complètement étendu, face contre terre.

Lutteurs de la Zurkhaneh. Photo par Antoine Sévruguin

Mentionner la compétition pourrait sembler contredire ce que j’ai écrit plus tôt sur l’égalité et l’humilité, mais en réalité — comme le note Chardin — la lutte se pratiquait avec le plus grand respect. Par exemple, si un jeune pehlevân battait un plus âgé, il était obligé de lui embrasser la main après sa victoire.

L’âge d’or de la Zurkhaneh eut lieu dans la seconde moitié du XIXe siècle, lorsque les championnats nationaux de lutte se déroulaient chaque année à la cour du Shah Nasreddin, qui montait lui-même parfois sur le ring. Le Shah Reza Pahlavi rejeta la Zurkhaneh comme héritage qajar, mais son fils l’embrassa comme une tradition perse de longue date, participant lui-même. Après la révolution islamique, elle fut regardée avec suspicion en raison de ses textes soufis et gnostiques, mais elle ne fut pas interdite grâce au culte d’Ali. Aujourd’hui, elle est largement acceptée, avec environ cinq cents zurkhanehs traditionnelles en activité à l’échelle nationale. L’adhésion se transmet de père en fils, bien que de nouveaux membres puissent également être recommandés. Sa popularité croît régulièrement.

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